top of page

[A Madame X...] ou Fragment

 

Quand je t'aimais, pour toi j'aurais donné ma vie,

Mais c'est toi, de t'aimer, toi qui m'ôtas l'envie.

A tes pièges d'un jour on ne me prendra plus ;

Tes ris sont maintenant et tes pleurs superflus.

Ainsi, lorsqu'à l'enfant la vieille salle obscure

Fait peur, il va tout nu décrocher quelque armure ;

Il s'enferme, il revient tout palpitant d'effroi

Dans sa chambre bien chaude et dans son lit bien froid.

Et puis, lorsqu'au matin le jour vient à paraître,

Il trouve son fantôme aux plis de sa fenêtre,

Voit son arme inutile, il rit et, triomphant,

S'écrie : "Oh ! que j'ai peur ! oh ! que je suis enfant !"

 

Alfred DE MUSSET

Sonnet : Que j'aime le premier frisson d'hiver...

 

Que j'aime le premier frisson d'hiver ! le chaume,

Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !

Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,

Au fond du vieux château s'éveille le foyer ;

 

C'est le temps de la ville. - Oh ! lorsque l'an dernier,

J'y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,

Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume

(J'entends encore au vent les postillons crier),

 

Que j'aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine

Sous ses mille falots assise en souveraine !

J'allais revoir l'hiver. - Et toi, ma vie, et toi !

 

Oh ! dans tes longs regards j'allais tremper mon âme

Je saluais tes murs. - Car, qui m'eût dit, madame,

Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

Alfred DE MUSSET

La Ballade à la lune

 

C'était, dans la nuit brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.

 

Lune, quel esprit sombre

Promène au bout d'un fil,

Dans l'ombre,

Ta face et ton profil ?

 

Es-tu l'œil du ciel borgne ?

Quel chérubin cafard

Nous lorgne

Sous ton masque blafard ?

 

N'es-tu rien qu'une boule,

Qu'un grand faucheux bien gras

Qui roule

Sans pattes et sans bras ?

 

Es-tu, je t'en soupçonne,

Le vieux cadran de fer

Qui sonne

L'heure aux damnés d'enfer ?

 

Sur ton front qui voyage.

Ce soir ont-ils compté

Quel âge

A leur éternité ?

 

Est-ce un ver qui te ronge

Quand ton disque noirci

S'allonge

En croissant rétréci ?

 

Qui t'avait éborgnée,

L'autre nuit ? T'étais-tu

Cognée

A quelque arbre pointu ?

 

Car tu vins, pâle et morne

Coller sur mes carreaux

Ta corne

À travers les barreaux.

 

Va, lune moribonde,

Le beau corps de Phœbé

La blonde

Dans la mer est tombé.

 

Tu n'en es que la face

Et déjà, tout ridé,

S'efface

Ton front dépossédé.

 

Rends-nous la chasseresse,

Blanche, au sein virginal,

Qui presse

Quelque cerf matinal !

 

Oh ! sous le vert platane

Sous les frais coudriers,

Diane,

Et ses grands lévriers !

 

Le chevreau noir qui doute,

Pendu sur un rocher,

L'écoute,

L'écoute s'approcher.

 

Et, suivant leurs curées,

Par les vaux, par les blés,

Les prées,

Ses chiens s'en sont allés.

 

Oh ! le soir, dans la brise,

Phœbé, sœur d'Apollo,

Surprise

A l'ombre, un pied dans l'eau !

 

Phœbé qui, la nuit close,

Aux lèvres d'un berger

Se pose,

Comme un oiseau léger.

 

Lune, en notre mémoire,

De tes belles amours

L'histoire

T'embellira toujours.

 

Et toujours rajeunie,

Tu seras du passant

Bénie,

Pleine lune ou croissant.

 

T'aimera le vieux pâtre,

Seul, tandis qu'à ton front

D'albâtre

Ses dogues aboîront.

 

T'aimera le pilote

Dans son grand bâtiment,

Qui flotte,

Sous le clair firmament !

 

Et la fillette preste

Qui passe le buisson,

Pied leste,

En chantant sa chanson.

 

Comme un ours à la chaîne,

Toujours sous tes yeux bleus

Se traîne

L'Océan monstrueux.

 

Et qu'il vente ou qu'il neige

Moi-même, chaque soir,

Que fais-je,

Venant ici m'asseoir ?

 

Je viens voir à la brune,

Sur le clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.

 

Peut-être quand déchante

Quelque pauvre mari,

Méchante,

De loin tu lui souris.

 

Dans sa douleur amère,

Quand au gendre béni

La mère

Livre la clef du nid,

 

Le pied dans sa pantoufle,

Voilà l'époux tout prêt

Qui souffle

Le bougeoir indiscret.

 

Au pudique hyménée

La vierge qui se croit

Menée,

Grelotte en son lit froid,

 

Mais monsieur tout en flamme

Commence à rudoyer

Madame,

Qui commence à crier.

 

" Ouf ! dit-il, je travaille,

Ma bonne, et ne fais rien

Qui vaille ;

Tu ne te tiens pas bien. "

 

Et vite il se dépêche.

Mais quel démon caché

L'empêche

De commettre un péché ?

 

" Ah ! dit-il, prenons garde.

Quel témoin curieux

Regarde

Avec ces deux grands yeux ? "

 

Et c'est, dans la nuit brune,

Sur son clocher jauni,

La lune

Comme un point sur un i.

A Pépa

 

Pépa, quand la nuit est venue,

Que ta mère t'a dit adieu ;

Que sous ta lampe, à demie nue,

Tu t'inclines pour prier Dieu ;

 

A cette heure où l'âme inquiète

Se livre au conseil de la nuit ;

Au moment d'ôter ta cornette

Et de regarder sous ton lit ;

 

Quand le sommeil sur ta famille

Autour de toi s'est répandu ;

O Pépita, charmante fille,

Mon amour, à quoi penses-tu ?

 

Qui sait ? Peut-être à l'héroïne

De quelque infortuné roman ;

A tout ce que l'espoir devine

Et la réalité dément ;

 

Peut-être à ces grandes montagnes

Qui n'accouchent que de souris ;

A des amoureux en Espagne,

A des bonbons, à des maris ;

 

Peut-être aux tendres confidences

D'un coeur naïf comme le tien ;

A ta robe, aux airs que tu danses ;

Peut-être à moi, — peut-être à rien.

La Nuit de mai

 

La muse_____

Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;

La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore,

Le printemps naît ce soir ; les vents vont s'embraser ;

Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser.

Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

 

Le poète_____

Comme il fait noir dans la vallée !

J'ai cru qu'une forme voilée

Flottait là-bas sur la forêt.

Elle sortait de la prairie ;

Son pied rasait l'herbe fleurie ;

C'est une étrange rêverie ;

Elle s'efface et disparaît.

 

La muse_____

Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,

Balance le zéphyr dans son voile odorant.

La rose, vierge encor, se referme jalouse

Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.

écoute ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée.

Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée

Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.

Ce soir, tout va fleurir : l'immortelle nature

Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,

Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

 

Le poète_____

Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?

Qu'ai-je donc en moi qui s'agite

Dont je me sens épouvanté ?

Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

Pourquoi ma lampe à demi morte

M'éblouit-elle de clarté ?

Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.

Qui vient ? qui m'appelle ? - Personne.

Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne ;

Ô solitude ! Ô pauvreté !

 

La muse_____

Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse

Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.

Mon sein est inquiet ; la volupté l'oppresse,

Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.

Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.

Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,

Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,

Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?

Ah ! je t'ai consolé d'une amère souffrance !

Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.

Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance ;

J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.

 

Le poète_____

Est-ce toi dont la voix m'appelle,

Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ?

Ô ma fleur ! Ô mon immortelle !

Seul être pudique et fidèle

Où vive encor l'amour de moi !

Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde,

C'est toi, ma maîtresse et ma sœur !

Et je sens, dans la nuit profonde,

De ta robe d'or qui m'inonde

Les rayons glisser dans mon cœur.

 

La muse_____

Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,

Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,

Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.

Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire

Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur ;

Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.

Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées,

Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,

éveillons au hasard les échos de ta vie,

Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,

Et que ce soit un rêve, et le premier venu.

Inventons quelque part des lieux où l'on oublie ;

Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.

Voici la verte écosse et la brune Italie,

Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,

Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,

Et Messa la divine, agréable aux colombes,

Et le front chevelu du Pélion changeant ;

Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent

Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,

La blanche Oloossone à la blanche Camyre.

Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer ?

D'où vont venir les pleurs que nous allons verser ?

Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,

Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,

Secouait des lilas dans sa robe légère,

Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait ?

Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie ?

Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier ?

Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie ?

Jeterons-nous au vent l'écume du coursier ?

Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre

De la maison céleste, allume nuit et jour

L'huile sainte de vie et d'éternel amour ?

Crierons-nous à Tarquin : « Il est temps, voici l'ombre ! »

Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ?

Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?

Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?

Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ?

La biche le regarde ; elle pleure et supplie ;

Sa bruyère l'attend ; ses faons sont nouveau-nés ;

Il se baisse, il l'égorge, il jette à la curée

Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant.

Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,

S'en allant à la messe, un page la suivant,

Et d'un regard distrait, à côté de sa mère,

Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière ?

Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier,

Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.

Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France

De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,

Et de ressusciter la naïve romance

Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ?

Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ?

L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,

Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains

Avant que l'envoyé de la nuit éternelle

Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,

Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains ?

Clouerons-nous au poteau d'une satire altière

Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,

Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,

S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,

Sur le front du génie insulter l'espérance,

Et mordre le laurier que son souffle a sali ?

Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus me taire ;

Mon aile me soulève au souffle du printemps.

Le vent va m'emporter ; je vais quitter la terre.

Une larme de toi ! Dieu m'écoute ; il est temps.

 

Le poète_____

S'il ne te faut, ma sœur chérie,

Qu'un baiser d'une lèvre amie

Et qu'une larme de mes yeux,

Je te les donnerai sans peine ;

De nos amours qu'il te souvienne,

Si tu remontes dans les cieux.

Je ne chante ni l'espérance,

Ni la gloire, ni le bonheur,

Hélas ! pas même la souffrance.

La bouche garde le silence

Pour écouter parler le cœur.

 

La muse_____

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,

Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,

Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ?

Ô poète ! un baiser, c'est moi qui te le donne.

L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,

C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,

Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure

Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur :

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.

Mais, pour en être atteint, ne crois pas, Ô poète,

Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Ils courent à leur père avec des cris de joie

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;

En vain il a des mers fouillé la profondeur ;

L'Océan était vide et la plage déserte ;

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre

Partageant à ses fils ses entrailles de père,

Dans son amour sublime il berce sa douleur,

Et, regardant couler sa sanglante mamelle,

Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,

Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.

Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,

Fatigué de mourir dans un trop long supplice,

Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;

Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,

Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,

Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,

Que les oiseaux des mers désertent le rivage,

Et que le voyageur attardé sur la plage,

Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.

Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.

Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ;

Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes

Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.

Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,

De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,

Ce n'est pas un concert à dilater le cœur.

Leurs déclamations sont comme des épées :

Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,

Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

 

Le poète_____

Ô Muse ! spectre insatiable,

Ne m'en demande pas si long.

L'homme n'écrit rien sur le sable

à l'heure où passe l'aquilon.

J'ai vu le temps où ma jeunesse

Sur mes lèvres était sans cesse

Prête à chanter comme un oiseau ;

Mais j'ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j'en pourrais dire,

Si je l'essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau.

La Nuit de décembre

 

Le poète

Du temps que j'étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Son visage était triste et beau :

A la lueur de mon flambeau,

Dans mon livre ouvert il vint lire.

Il pencha son front sur sa main,

Et resta jusqu'au lendemain,

Pensif, avec un doux sourire.

 

Comme j'allais avoir quinze ans

Je marchais un jour, à pas lents,

Dans un bois, sur une bruyère.

Au pied d'un arbre vint s'asseoir

Un jeune homme vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Je lui demandai mon chemin ;

Il tenait un luth d'une main,

De l'autre un bouquet d'églantine.

Il me fit un salut d'ami,

Et, se détournant à demi,

Me montra du doigt la colline.

 

A l'âge où l'on croit à l'amour,

J'étais seul dans ma chambre un jour,

Pleurant ma première misère.

Au coin de mon feu vint s'asseoir

Un étranger vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Il était morne et soucieux ;

D'une main il montrait les cieux,

Et de l'autre il tenait un glaive.

De ma peine il semblait souffrir,

Mais il ne poussa qu'un soupir,

Et s'évanouit comme un rêve.

 

A l'âge où l'on est libertin,

Pour boire un toast en un festin,

Un jour je soulevais mon verre.

En face de moi vint s'asseoir

Un convive vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Il secouait sous son manteau

Un haillon de pourpre en lambeau,

Sur sa tête un myrte stérile.

Son bras maigre cherchait le mien,

Et mon verre, en touchant le sien,

Se brisa dans ma main débile.

 

Un an après, il était nuit ;

J'étais à genoux près du lit

Où venait de mourir mon père.

Au chevet du lit vint s'asseoir

Un orphelin vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Ses yeux étaient noyés de pleurs ;

Comme les anges de douleurs,

Il était couronné d'épine ;

Son luth à terre était gisant,

Sa pourpre de couleur de sang,

Et son glaive dans sa poitrine.

 

Je m'en suis si bien souvenu,

Que je l'ai toujours reconnu

A tous les instants de ma vie.

C'est une étrange vision,

Et cependant, ange ou démon,

J'ai vu partout cette ombre amie.

 

Lorsque plus tard, las de souffrir,

Pour renaître ou pour en finir,

J'ai voulu m'exiler de France ;

Lorsqu'impatient de marcher,

J'ai voulu partir, et chercher

Les vestiges d'une espérance ;

 

A Pise, au pied de l'Apennin ;

A Cologne, en face du Rhin ;

A Nice, au penchant des vallées ;

A Florence, au fond des palais ;

A Brigues, dans les vieux chalets ;

Au sein des Alpes désolées ;

 

A Gênes, sous les citronniers ;

A Vevey, sous les verts pommiers ;

Au Havre, devant l'Atlantique ;

A Venise, à l'affreux Lido,

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pâle Adriatique ;

 

Partout où, sous ces vastes cieux,

J'ai lassé mon cœur et mes yeux,

Saignant d'une éternelle plaie ;

Partout où le boiteux Ennui,

Traînant ma fatigue après lui,

M'a promené sur une claie ;

 

Partout où, sans cesse altéré

De la soif d'un monde ignoré,

J'ai suivi l'ombre de mes songes ;

Partout où, sans avoir vécu,

J'ai revu ce que j'avais vu,

La face humaine et ses mensonges ;

 

Partout où, le long des chemins,

J'ai posé mon front dans mes mains,

Et sangloté comme une femme ;

Partout où j'ai, comme un mouton,

Qui laisse sa laine au buisson,

Senti se dénuder mon âme ;

 

Partout où j'ai voulu dormir,

Partout où j'ai voulu mourir,

Partout où j'ai touché la terre,

Sur ma route est venu s'asseoir

Un malheureux vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

 

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie

Je vois toujours sur mon chemin ?

Je ne puis croire, à ta mélancolie,

Que tu sois mon mauvais Destin.

Ton doux sourire a trop de patience,

Tes larmes ont trop de pitié.

En te voyant, j'aime la Providence.

Ta douleur même est sœur de ma souffrance ;

Elle ressemble à l'Amitié.

 

Qui donc es-tu ? - Tu n'es pas mon bon ange,

Jamais tu ne viens m'avertir.

Tu vois mes maux (c'est une chose étrange !)

Et tu me regardes souffrir.

Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,

Et je ne saurais t'appeler.

Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie ?

Tu me souris sans partager ma joie,

Tu me plains sans me consoler !

 

Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.

C'était par une triste nuit.

L'aile des vents battait à ma fenêtre ;

J'étais seul, courbé sur mon lit.

J'y regardais une place chérie,

Tiède encor d'un baiser brûlant ;

Et je songeais comme la femme oublie,

Et je sentais un lambeau de ma vie

Qui se déchirait lentement.

 

Je rassemblais des lettres de la veille,

Des cheveux, des débris d'amour.

Tout ce passé me criait à l'oreille

Ses éternels serments d'un jour.

Je contemplais ces reliques sacrées,

Qui me faisaient trembler la main :

Larmes du cœur par le cœur dévorées,

Et que les yeux qui les avaient pleurées

Ne reconnaîtront plus demain !

 

J'enveloppais dans un morceau de bure

Ces ruines des jours heureux.

Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,

C'est une mèche de cheveux.

Comme un plongeur dans une mer profonde,

Je me perdais dans tant d'oubli.

De tous côtés j'y retournais la sonde,

Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,

Mon pauvre amour enseveli.

 

J'allais poser le sceau de cire noire

Sur ce fragile et cher trésor.

J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire,

En pleurant j'en doutais encor.

Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée,

Malgré toi, tu t'en souviendras !

Pourquoi, grand Dieu ! mentir à sa pensée ?

Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,

Ces sanglots, si tu n'aimais pas ?

 

Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures ;

Mais ta chimère est entre nous.

Eh bien ! adieu ! Vous compterez les heures

Qui me sépareront de vous.

Partez, partez, et dans ce cœur de glace

Emportez l'orgueil satisfait.

Je sens encor le mien jeune et vivace,

Et bien des maux pourront y trouver place

Sur le mal que vous m'avez fait.

 

Partez, partez ! la Nature immortelle

N'a pas tout voulu vous donner.

Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle,

Et ne savez pas pardonner !

Allez, allez, suivez la destinée ;

Qui vous perd n'a pas tout perdu.

Jetez au vent notre amour consumée ; —

Eternel Dieu ! toi que j'ai tant aimée,

Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu ?

 

Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre

Une forme glisser sans bruit.

Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre ;

Elle vient s'asseoir sur mon lit.

Qui donc es-tu, morne et pâle visage,

Sombre portrait vêtu de noir ?

Que me veux-tu, triste oiseau de passage ?

Est-ce un vain rêve ? est-ce ma propre image

Que j'aperçois dans ce miroir ?

 

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,

Pèlerin que rien n'a lassé ?

Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse

Assis dans l'ombre où j'ai passé.

Qui donc es-tu, visiteur solitaire,

Hôte assidu de mes douleurs ?

Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre ?

Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,

Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?

 

La vision

 

- Ami, notre père est le tien.

Je ne suis ni l'ange gardien,

Ni le mauvais destin des hommes.

Ceux que j'aime, je ne sais pas

De quel côté s'en vont leurs pas

Sur ce peu de fange où nous sommes.

 

Je ne suis ni dieu ni démon,

Et tu m'as nommé par mon nom

Quand tu m'as appelé ton frère ;

Où tu vas, j'y serai toujours,

Jusques au dernier de tes jours,

Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.

 

Le ciel m'a confié ton cœur.

Quand tu seras dans la douleur,

Viens à moi sans inquiétude.

Je te suivrai sur le chemin ;

Mais je ne puis toucher ta main,

Ami, je suis la Solitude.

Chanson de Fortunio

 

Si vous croyez que je vais dire

Qui j'ose aimer,

Je ne saurais, pour un empire,

Vous la nommer.

 

Nous allons chanter à la ronde,

Si vous voulez,

Que je l'adore et qu'elle est blonde

Comme les blés.

 

Je fais ce que sa fantaisie

Veut m'ordonner,

Et je puis, s'il lui faut ma vie,

La lui donner.

 

Du mal qu'une amour ignorée

Nous fait souffrir,

J'en porte l'âme déchirée

Jusqu'à mourir.

 

Mais j'aime trop pour que je die

Qui j'ose aimer,

Et je veux mourir pour ma mie

Sans la nommer.

L U C I E

 

Elégie

 

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J'aime son feuillage éploré ;

La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

A la terre où je dormirai.

 

Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle ;

Elle penchait la tête, et sur son clavecin

Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.

Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile

D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,

Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux.

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques

Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Les marronniers du parc et les chênes antiques

Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.

Nous écoutions la nuit; la croisée entr'ouverte

Laissait venir à nous les parfums du printemps ;

Les vents étaient muets, la plaine était déserte ;

Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.

Je regardais Lucie. - Elle était pâle et blonde.

Jamais deux yeux plus doux -n'ont du ciel le plus pur

Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.

Sa beauté m'enivrait; je n'aimais qu'elle au monde.

Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur,

Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur !

Nous nous tûmes longtemps; ma main touchait la sienne.

Je regardais rêver son front triste et charmant,

Et je sentais dans l'âme, à chaque mouvement,

Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,

Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,

jeunesse de visage et jeunesse de cœur.

La lune, se levant dans un ciel sans nuage,

D'un long réseau d'argent tout à coup l'inonda.

Elle vit dans mes yeux resplendir son image ;

Son sourire semblait d'un ange : elle chanta.

 

...........................................

...........................................

 

Fille de la douleur, harmonie ! harmonie !

Langue que pour l'amour inventa le génie !

Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux !

Douce langue du cœur, la seule où la pensée,

Cette vierge craintive et d'une ombre offensée,

Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux !

Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire

Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire,

Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ?

On surprend un regard, une larme qui coule ;

Le reste est un mystère ignoré de la foule,

Comme celui des flots, de la nuit et des bois !

 

- Nous étions seuls, pensifs; je regardais Lucie.

L'écho de sa romance en nous semblait frémir.

Elle appuya sur moi sa tête appesantie.

Sentais-tu dans ton cœur Desdemona gémir,

Pauvre enfant ? Tu pleurais; sur ta bouche adorée

Tu laissas tristement mes lèvres se poser,

Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser.

Telle je t'embrassai, froide et décolorée,

Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ;

Telle, ô ma chaste fleur ! tu t'es évanouie.

Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie,

Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.

 

Doux mystère du toit que l'innocence habite,

Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant,

Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend,

Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite,

Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus ?

 

Paix profonde à ton âme, enfant! à ta mémoire !

Adieu ! ta blanche main sur le clavier d'ivoire,

Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...

 

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J'aime son feuillage éploré ;

La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

A la terre où je dormirai.

 

Alfred de MUSSET

 

On retrouve les 6 premiers/derniers vers gravés sur la tombe du poète au Cimetière du Père-Lachaise à Paris : voir

La Nuit d'août

 

La muse

 

Depuis que le soleil, dans l'horizon immense,

A franchi le Cancer sur son axe enflammé,

Le bonheur m'a quittée, et j'attends en silence

L'heure où m'appellera mon ami bien-aimé.

Hélas ! depuis longtemps sa demeure est déserte ;

Des beaux jours d'autrefois rien n'y semble vivant.

Seule, je viens encor, de mon voile couverte,

Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte,

Comme une veuve en pleurs au tombeau d'un enfant.

 

Le poète

 

Salut à ma fidèle amie !

Salut, ma gloire et mon amour !

La meilleure et la plus chérie

Est celle qu'on trouve au retour.

L'opinion et l'avarice

Viennent un temps de m'emporter.

Salut, ma mère et ma nourrice !

Salut, salut consolatrice !

Ouvre tes bras, je viens chanter.

 

La muse

 

Pourquoi, cœur altéré, cœur lassé d'espérance,

T'enfuis-tu si souvent pour revenir si tard ?

Que t'en vas-tu chercher, sinon quelque hasard ?

Et que rapportes-tu, sinon quelque souffrance ?

Que fais-tu loin de moi, quand j'attends jusqu'au jour ?

Tu suis un pâle éclair dans une nuit profonde.

Il ne te restera de tes plaisirs du monde

Qu'un impuissant mépris pour notre honnête amour.

Ton cabinet d'étude est vide quand j'arrive ;

Tandis qu'à ce balcon, inquiète et pensive,

Je regarde en rêvant les murs de ton jardin,

Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.

Quelque fière beauté te retient dans sa chaîne,

Et tu laisses mourir cette pauvre verveine

Dont les derniers rameaux, en des temps plus heureux,

Devaient être arrosés des larmes de tes yeux.

Cette triste verdure est mon vivant symbole ;

Ami, de ton oubli nous mourrons toutes deux,

Et son parfum léger, comme l'oiseau qui vole,

Avec mon souvenir s'enfuira dans les cieux.

 

Le poète

 

Quand j'ai passé par la prairie,

J'ai vu, ce soir, dans le sentier,

Une fleur tremblante et flétrie,

Une pâle fleur d'églantier.

Un bourgeon vert à côté d'elle

Se balançait sur l'arbrisseau ;

Je vis poindre une fleur nouvelle ;

La plus jeune était la plus belle :

L'homme est ainsi, toujours nouveau.

 

La muse

 

Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes !

Toujours les pieds poudreux et la sueur au front !

Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes ;

Le cœur a beau mentir, la blessure est au fond.

Hélas ! par tous pays, toujours la même vie :

Convoiter, regretter, prendre et tendre la main ;

Toujours mêmes acteurs et même comédie,

Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie,

Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.

Hélas ! mon bien-aimé, vous n'êtes plus poète.

Rien ne réveille plus votre lyre muette ;

Vous vous noyez le cœur dans un rêve inconstant ;

Et vous ne savez pas que l'amour de la femme

Change et dissipe en pleurs les trésors de votre âme,

Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.

 

Le poète

 

Quand j'ai traversé la vallée,

Un oiseau chantait sur son nid.

Ses petits, sa chère couvée,

Venaient de mourir dans la nuit.

Cependant il chantait l'aurore ;

ô ma Muse, ne pleurez pas !

à qui perd tout, Dieu reste encore,

Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.

 

La muse

 

Et que trouveras-tu, le jour où la misère

Te ramènera seul au paternel foyer ?

Quand tes tremblantes mains essuieront la poussière

De ce pauvre réduit que tu crois oublier,

De quel front viendras-tu, dans ta propre demeure,

Chercher un peu de calme et d'hospitalité ?

Une voix sera là pour crier à toute heure :

Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté ?

Crois-tu donc qu'on oublie autant qu'on le souhaite ?

Crois-tu qu'en te cherchant tu te retrouveras ?

De ton cœur ou de toi lequel est le poète ?

C'est ton cœur, et ton cœur ne te répondra pas.

L'amour l'aura brisé ; les passions funestes

L'auront rendu de pierre au contact des méchants ;

Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes,

Qui remueront encor, comme ceux des serpents.

ô ciel ! qui t'aidera ? que ferai-je moi-même,

Quand celui qui peut tout défendra que je t'aime,

Et quand mes ailes d'or, frémissant malgré moi,

M'emporteront à lui pour me sauver de toi ?

Pauvre enfant ! nos amours n'étaient pas menacées,

Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,

Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,

Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.

Ah ! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades

Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,

Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades

Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.

Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse ?

Qui m'a cueilli mon fruit sur mon arbre enchanté ?

Hélas ! ta joue en fleur plaisait à la déesse

Qui porte dans ses mains la force et la santé.

De tes yeux insensés les larmes l'ont pâlie ;

Ainsi que ta beauté, tu perdras ta vertu.

Et moi qui t'aimerai comme une unique amie,

Quand les dieux irrités m'ôteront ton génie,

Si je tombe des cieux, que me répondras-tu ?

 

Le poète

 

Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore

Sur la branche où ses oeufs sont brisés dans le nid ;

Puisque la fleur des champs entr'ouverte à l'aurore,

Voyant sur la pelouse une autre fleur éclore,

S'incline sans murmure et tombe avec la nuit,

 

Puisqu'au fond des forêts, sous les toits de verdure,

On entend le bois mort craquer dans le sentier,

Et puisqu'en traversant l'immortelle nature,

L'homme n'a su trouver de science qui dure,

Que de marcher toujours et toujours oublier ;

 

Puisque, jusqu'aux rochers tout se change en poussière ;

Puisque tout meurt ce soir pour revivre demain ;

Puisque c'est un engrais que le meurtre et la guerre ;

Puisque sur une tombe on voit sortir de terre

Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain ;

 

ô Muse ! que m'importe ou la mort ou la vie ?

J'aime, et je veux pâlir ; j'aime et je veux souffrir ;

J'aime, et pour un baiser je donne mon génie ;

J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie

Ruisseler une source impossible à tarir.

 

J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse,

Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,

Et je veux raconter et répéter sans cesse

Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,

J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.

 

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,

Cœur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.

Aime, et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore.

Après avoir souffert, il faut souffrir encore ;

Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Impromptu

à Aimée d’Alton

 

Composé en 1837 ou 1838, ce poème est resté privé avant de figurer parmi les Poésies posthumes d’Alfred de Musset.


C'est le ton d'une conversation, ou plus encore celui d'un billet doux que l'on perçoit ici. 

L'invitation du poète, à peine déguisée, fait encore sourire...

wpf572e97e_05_06.jpg

I
Déesse aux yeux d'azur, aux épaules d'albâtre,
Belle muse païenne au sourire adoré,
Viens, laisse-moi presser de ma lèvre idolâtre
Ton front qui resplendit sous un pampre doré.
Vois-tu ce vert sentier qui mène à la colline ?
Là, je t'embrasserai sous le clair firmament,
Et de la tiède nuit la lueur argentine
Sur tes contours divins flottera mollement.

II
Si la flèche envenimée

Ne peut sortir de mon flanc,
La main de ma bien-aimée
Peut en essuyer le sang.

III
Vous demandiez un impromptu.
Je l'ai tenté, mais n'y réussis guère.
Soyez sûre que pour vous complaire
Je l'aurais fait si j'avais pu.
A votre tour, essayez ma maîtresse,
Et faîtes-moi jusqu'au tombeau
d'une douce et vieille tendresse
Un impromptu toujours nouveau.

IV
Ayant passé la nuit à rimailler,
Malade encore de la Métromanie,
Je voudrais bien, sur le cœur de ma mie,
Tranquille et sage aujourd'hui sommeiller.
Sage, ai-je dit ? est-ce une calomnie ?
Venez, ma belle, et je vous en défie ;
Entrez chez moi sans m'éveiller.
______________________________________

 

Le petit Moinillon

 

[Datant probablement de 1837,

Voir la page consacrée à Aimée d’Alton]

 

Charmant petit moinillon blanc,
Je suis un pauvre mendiant.
Charmant petit moinillon rose,
Je vous demande peu de chose.
Accordez-le moi poliment,
Charmant petit moinillon blanc.
 

Charmant petit moinillon rose,
En vous tout mon espoir repose.
Charmant petit moinillon blanc,
Parfois l'espoir est décevant.
Je voudrais parler mais je n'ose,
Charmant petit moinillon rose.
 

Charmant petit moinillon blanc,
Je voudrais parler franchement.
Charmant petit moinillon rose,
J'ai peur que le monde n'en glose.
Il me faut donc être prudent,
Charmant petit moinillon blanc.
 

Charmant petit moinillon rose,
Je ne sais quel démon s'oppose,
Charmant petit moinillon blanc,
A ce qu'on dorme en vous quittant.
N'en pourriez-vous dire la cause,
Charmant petit moinillon rose ?

Charmant petit moinillon blanc,
Il faut que votre œil en passant,
Ait fait une métamorphose,
Charmant petit moinillon rose,
Car je ronfle ordinairement,
Charmant petit moinillon blanc.

 

Charmant petit moinillon rose,
L'homme propose et Dieu dispose,
Charmant petit moinillon blanc,
Jamais un proverbe ne ment ;
Permettez donc que je propose,
Charmant petit moinillon rose.
 

Charmant petit moinillon blanc,
Quand l'un donne et que l'autre rend,
Charmant petit moinillon rose,
Personne à perdre ne s'expose :
Et c'est le cas précisément,
Charmant petit moinillon blanc.
 

Charmant petit moinillon rose,
Si vous me donniez, je suppose,
Charmant petit moinillon blanc,
Votre étui noir brodé d'argent,
Je vous rendrais bien quelque chose,
Charmant petit moinillon rose.

Charmant petit moinillon blanc,
Je vous rendrais, argent comptant,
Charmant petit moinillon rose,
Ce que mes vers, ce que ma prose,
Pourraient trouver de plus galant,
Charmant petit moinillon blanc.

Charmant petit moinillon rose,
Jamais la fleur à peine éclose,
Charmant petit moinillon blanc,
N'aurait eu pareil compliment.
Je ferais votre apothéose,
Charmant petit moinillon rose.

Méchant petit moinillon blanc,
Vous direz "non" certainement.
Méchant petit moinillon rose,
Vous trouverez qu'à cette clause,
Vous perdez infailliblement.
Méchant petit moinillon blanc !

Hélas ! petit moinillon rose,
Mon cœur est pour vous lettre close,
Hélas ! petit moinillon blanc,
Il pourrait vous dire pourtant...
Mais, sur ce, je fais une pause,
Hélas ! petit moinillon rose.

Stances A la Malibran

I

 

Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle ;

Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés,

Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,

Font d'une mort récente une vieille nouvelle.

De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle,

L'homme, par tout pays, en a bien vite assez.

 

II

 

Ô Maria-Félicia ! le peintre et le poète

Laissent, en expirant, d'immortels héritiers ;

Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers.

A défaut d'action, leur grande âme inquiète

De la mort et du temps entreprend la conquête,

Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.

 

III

 

Celui-là sur l'airain a gravé sa pensée ;

Dans un rythme doré l'autre l'a cadencée ;

Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami.

Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée ;

Et, pour que le néant ne touche point à lui,

C'est assez d'un enfant sur sa mère endormi.

 

IV

 

Comme dans une lampe une flamme fidèle,

Au fond du Parthénon le marbre inhabité

Garde de Phidias la mémoire éternelle,

Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,

Sourit encor, debout dans sa divinité,

Aux siècles impuissants qu'a vaincus sa beauté.

 

V

 

Recevant d'âge en âge une nouvelle vie,

Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois ;

Ainsi le vaste écho de la voix du génie

Devient du genre humain l'universelle voix...

Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,

Au fond d'une chapelle il nous reste une croix !

 

VI

 

Une croix ! et l'oubli, la nuit et le silence !

Écoutez ! c'est le vent, c'est l'Océan immense ;

C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.

Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance,

De tant d'accords si doux d'un instrument divin,

Pas un faible soupir, pas un écho lointain !

 

VII

 

Une croix ! et ton nom écrit sur une pierre,

Non pas même le tien, mais celui d'un époux.

Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre ;

Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière,

N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous,

Ne sauront pour prier où poser les genoux.

 

VIII

 

O Ninette ! où sont-ils, belle muse adorée,

Ces accents pleins d'amour, de charme et de terreur,

Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,

Comme un parfum léger sur l'aubépine en fleur ?

Où vibre maintenant cette voix éplorée,

Cette harpe vivante attachée à ton cœur ?

 

IX

 

N'était-ce pas hier, fille joyeuse et folle,

Que ta verve railleuse animait Corilla,

Et que tu nous lançais avec la Rosina

La roulade amoureuse et l'oeillade  espagnole ?

Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule,

N'était-ce pas hier, pâle Desdemona ?

 

X

 

N'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âge

Tu traversais l'Europe, une lyre à la main ;

Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,

Chantant la tarentelle au ciel napolitain,

Cœur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,

Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain ?

 

XI

 

N'était-ce pas hier qu'enivrée et bénie,

Tu traînais à ton char un peuple transporté,

Et que Londre [sic] et Madrid, la France et l'Italie,

Apportaient à tes pieds cet or tant convoité,

Cet or deux fois sacré qui payait ton génie,

Et qu'à tes pieds souvent laissa ta charité ?

 

XII

 

Qu'as-tu fait pour mourir, ô noble créature,

Belle image de Dieu, qui donnais en chemin

Au riche un peu de joie, au malheureux du pain ;

Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère nature,

Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture,

Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?

 

XIII

 

Ne suffit-il donc pas à l'ange des ténèbres

Qu'à peine de ce temps il nous reste un grand nom ?

Que Géricault, Cuvier, Schiller, Goethe et Byron

Soient endormis d'hier sous les dalles funèbres,

Et que nous ayons vu tant d'autres morts célèbres

Dans l'abîme entr'ouvert suivre Napoléon ?

 

XIV

 

Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères,

Et venir en pleurant leur fermer les paupières,

Dès qu'un rayon d'espoir a brillé dans leurs yeux ?

Le ciel de ses élus devient-il envieux ?

Ou faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères,

Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux ?

 

XV

 

Ah ! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie,

Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux !

La cendre de Robert à peine refroidie,

Bellini tombe et meurt ! - Une lente agonie

Traîne Carrel sanglant à l'éternel repos.

Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.

 

XVI

 

Que nous restera-t-il, si l'ombre insatiable,

Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir ?

Nous qui sentons déjà le sol si variable,

Et, sur tant de débris, marchons vers l'avenir,

Si le vent, sous nos pas, balaye ainsi le sable,

De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir ?

 

XVII

 

Hélas ! Marietta, tu nous restais encore.

Lorsque, sur le sillon, l'oiseau chante à l'aurore,

Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,

Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur.

Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,

Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.

 

XVIII

 

Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive,

Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets :

Quelque autre étudiera cet art que tu créais ;

C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve,

C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive,

Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.

 

XIX

 

Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.

Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau

Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.

Il en soutint longtemps la lutte inexorable.

C'est le Dieu tout-puissant, c'est la Muse implacable

Qui dans ses bras en feu t'a portée au tombeau.

 

XX

 

Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante

Que ton sein palpitant ne pouvait contenir ?

Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir

De ce public blasé la foule indifférente,

Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante

A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.

 

XXI

 

Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine ?

Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux !

Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,

Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène,

Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux,

Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux ?

 

XXII

 

Que ne détournais-tu la tête pour sourire,

Comme on en use ici quand on feint d'être ému ?

Hélas ! on t'aimait tant, qu'on n'en aurait rien vu.

Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire,

Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre ?

La Pasta fait ainsi : que ne l'imitais-tu ?

 

XXIII

 

Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente,

Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur

De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur ?

Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente,

Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,

Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur ?

 

XXIV

 

Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse

De tes yeux fatigués s'écoulait en ruisseaux

Et de ton noble cœur s'exhalait en sanglots ?

Quand de ceux qui t'aimaient tu voyais la tristesse,

Ne sentais-tu donc pas qu'une fatale ivresse

Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux ?

 

XXV

 

Oui, oui, tu le savais, qu'au sortir du théâtre,

Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.

Lorsqu'on te rapportait plus froide que l'albâtre,

Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre,

Regardait goutte à goutte un sang noir s'épancher,

Tu savais quelle main venait de te toucher.

 

XXVI

 

Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,

Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.

Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.

Tu connaissais le monde, et la foule, et l'envie,

Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie.

Tu regardais aussi la Malibran mourir.

 

XXVII

 

Meurs donc ! ta mort est douce et ta tâche est remplie.

Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,

C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain.

Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,

Il est d'une grande âme et d'un heureux destin

D'expirer comme toi pour un amour divin !

wp133fce37_05_06.jpg

Maria-Felicia Garcia-Malibran,

(1808-1836)

par Henri Decaisne (1799-1852)

"L'illustre chanteuse,

dont la mort prématurée inspira

à Alfred de Musset des Stances célèbres [ci-dessous],

est représentée
dans le rôle de Desdémone

dans l'Otello de Rossini,

l'un où elle était le plus admirée".

Legs de Mme Harquel-Garcia, 1924.

Notice du Musée Carnavalet qui expose le tableau.

__________________

wpbc3a7285_05_06.jpg

"La célèbre chanteuse,

alliant d'extraordinaires dons dramatiques

à une technique vocale accomplie,

suscita l'enthousiasme du public parisien.

Sa mort prématurée en fit une légende".

Notice du Musée Carnavalet

qui expose ce buste de la cantatrice.

____________

- Autres portraits de la Malibran,

éléments biographiques,

parallèle avec Cecilia Bartoli,

interprète de l'album "Maria" :

 www.krinein.com

La Nuit d'octobre

 

LE POÈTE

 

Le mal dont j'ai souffert s'est enfui comme un rêve.

Je n'en puis comparer le lointain souvenir

Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève,

Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.

 

LA MUSE

 

Qu'aviez-vous donc, ô mon poète !

Et quelle est la peine secrète

Qui de moi vous a séparé ?

Hélas ! je m'en ressens encore.

Quel est donc ce mal que j'ignore

Et dont j'ai si longtemps pleuré ?

 

LE POÈTE

 

C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes ;

Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur,

Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,

Que personne avant nous n'a senti la douleur.

 

LA MUSE

 

Il n'est de vulgaire chagrin

Que celui d'une âme vulgaire.

Ami, que ce triste mystère

S'échappe aujourd'hui de ton sein.

Crois-moi, parle avec confiance ;

Le sévère dieu du silence

Est un des frères de la Mort ;

En se plaignant on se console,

Et quelquefois une parole

Nous a délivrés d'un remord.

 

LE POÈTE

 

S'il fallait maintenant parler de ma souffrance,

Je ne sais trop quel nom elle devrait porter,

Si c'est amour, folie, orgueil, expérience,

Ni si personne au monde en pourrait profiter.

Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire,

Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer.

Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire

Au son de tes accords doucement s'éveiller.

 

LA MUSE

 

Avant de me dire ta peine,

Ô poète ! en es-tu guéri ?

Songe qu'il t'en faut aujourd'hui

Parler sans amour et sans haine.

 

S'il te souvient que j'ai reçu

Le doux nom de consolatrice,

Ne fais pas de moi la complice

Des passions qui t'ont perdu,

 

LE POÈTE

 

Je suis si bien guéri de cette maladie,

Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer ;

Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie,

J'y crois voir à ma place un visage étranger.

Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t'inspire

Nous pouvons sans péril tous deux nous confier.

Il est doux de pleurer, il est doux de sourire

Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier.

 

LA MUSE

 

Comme une mère vigilante

Au berceau d'un fils bien-aimé,

Ainsi je me penche tremblante

Sur ce cœur qui m'était fermé.

Parle, ami, - ma lyre attentive

D'une note faible et plaintive

Suit déjà l'accent de ta voix,

Et dans un rayon de lumière,

Comme une vision légère,

Passent les ombres d'autrefois.

 

LE POÈTE

 

Jours de travail ! seuls jours où j'ai vécu !

Ô trois fois chère solitude !

Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,

À ce vieux cabinet d'étude !

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,

Fauteuils poudreux, lampe fidèle,

Ô mon palais, mon petit univers,

Et toi, Muse, ô jeune immortelle,

Dieu soit loué, nous allons donc chanter !

Oui, je veux vous ouvrir mon âme,

Vous saurez tout, et je vais vous conter

Le mal que peut faire une femme ;

Car c'en est une, ô mes pauvres amis

(Hélas ! vous le saviez peut-être),

C'est une femme à qui je fus soumis,

Comme le serf l'est à son maître.

Joug détesté ! c'est par là que mon cœur

Perdit sa force et sa jeunesse ; -

Et cependant, auprès de ma maîtresse,

J'avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,

Le soir, sur le sable argentin,

Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ;

Je vois encore, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras...

N'en parlons plus... - je ne prévoyais pas

Où me conduirait la Fortune.

Sans doute alors la colère des dieux

Avait besoin d'une victime ;

Car elle m'a puni comme d'un crime

D'avoir essayé d'être heureux.

 

LA MUSE

 

L'image d'un doux souvenir

Vient de s'offrir à ta pensée.

Sur la trace qu'il a laissée

Pourquoi crains-tu de revenir ?

Est-ce faire un récit fidèle

Que de renier ses beaux jours ?

Si ta fortune fut cruelle,

Jeune homme, fais du moins comme elle,

Souris à tes premiers amours.

 

LE POÈTE

 

Non, - c'est à mes malheurs que je prétends sourire.

Muse, je te l'ai dit : je veux, sans passion,

Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,

Et t'en dire le temps, l'heure et l'occasion.

C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne,

Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;

Le murmure du vent, de son bruit monotone,

Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.

J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;

Et, tout en écoutant dans cette obscurité,

Je me sentais dans l'âme une telle détresse

Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité.

La rue où je logeais était sombre et déserte ;

Quelques ombres passaient, un falot à la main ;

Quand la bise sifflait dans la porte entr'ouverte,

On entendait de loin comme un soupir humain.

Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage

Mon esprit inquiet alors s'abandonna.

Je rappelais en vain un reste de courage,

Et me sentis frémir lorsque l'heure sonna.

Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,

Je regardai longtemps les murs et le chemin, -

Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensée

Cette inconstante femme allumait en mon sein ;

Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle

Me semblait un destin plus affreux que la mort.

Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle

Pour briser mon lien je fis un long effort.

Je la nommai cent fois perfide et déloyale,

Je comptai tous les maux qu'elle m'avait causés.

Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,

Quels maux et quels chagrins n'étaient pas apaisés !

Le jour parut enfin. - Las d'une vaine attente,

Sur le bord du balcon je m'étais assoupi ;

Je rouvris la paupière à l'aurore naissante,

Et je laissai flotter mon regard ébloui.

Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,

J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...

Grand Dieu ! préservez-moi ! je l'aperçois, c'est elle ;

Elle entre. - D'où viens-tu ? Qu'as-tu fait cette nuit ?

Réponds, que me veux-tu ? qui t'amène à cette heure ?

Ce beau corps, jusqu'au jour, où s'est-il étendu ?

Tandis qu'à ce balcon, seul, je veille et je pleure,

En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?

Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible

Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?

Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible

Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés ?

Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !

Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé ;

Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,

Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé !

 

LA MUSE

 

Apaise-toi, je t'en conjure ;

Tes paroles m'ont fait frémir.

Ô mon bien-aimé ! ta blessure

Est encor prête à se rouvrir.

Hélas ! elle est donc bien profonde ?

Et les misères de ce monde

Sont si lentes à s'effacer !

Oublie, enfant, et de ton âme

Chasse le nom de cette femme,

Que je ne veux pas prononcer.

 

LE POÈTE

 

Honte à toi qui la première

M'as appris la trahison,

Et d'horreur et de colère

M'as fait perdre la raison !

Honte à toi, femme à l'œil sombre,

Dont les funestes amours

Ont enseveli dans l'ombre

Mon printemps et mes beaux jours !

C'est ta voix, c'est ton sourire,

C'est ton regard corrupteur,

Qui m'ont appris à maudire

Jusqu'au semblant du bonheur ;

C'est ta jeunesse et tes charmes

Qui m'ont fait désespérer,

Et si je doute des larmes,

C'est que je t'ai vu pleurer.

Honte à toi, j'étais encore

Aussi simple qu'un enfant ;

Comme une fleur à l'aurore,

Mon cœur s'ouvrait en t'aimant.

Certes, ce cœur sans défense

Put sans peine être abusé ;

Mais lui laisser l'innocence

Était encor plus aisé.

Honte à toi ! tu fus la mère

De mes premières douleurs,

Et tu fis de ma paupière

Jaillir la source des pleurs !

Elle coule, sois-en sûre,

Et rien ne la tarira ;

Elle sort d'une blessure

Qui jamais ne guérira ;

Mais dans cette source amère

Du moins je me laverai,

Et j'y laisserai, j'espère,

Ton souvenir abhorré !

 

LA MUSE

 

Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle,

Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour,

N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle ;

Si tu veux être aimé, respecte ton amour.

Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine

De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui,

Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;

À défaut du pardon, laisse venir l'oubli.

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :

Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.

Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière ;

Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance,

Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé ?

Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence

Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé ?

Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,

Enfant ; car c'est par là que ton cœur s'est ouvert.

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

C'est une dure loi, mais une loi suprême,

Vieille comme le monde et la fatalité,

Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,

Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;

Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin des pleurs ;

La joie a pour symbole une plante brisée,

Humide encor de pluie et couverte de fleurs.

Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?

N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?

Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,

Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?

Lorsqu'au déclin du jour, assis sur la bruyère,

Avec un vieil ami tu bois en liberté,

Dis-moi, d'aussi bon cœur lèverais-tu ton verre,

Si tu n'avais senti le prix de la gaîté ?

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,

Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,

Michel-Ange et les arts, Shakespeare et la nature,

Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots ?

Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie,

Le silence des nuits, le murmure des flots,

Si quelque part là-bas la fièvre et l'insomnie

Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos ?

N'as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?

Et, lorsqu'en t'endormant tu lui serres la main,

Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse

Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?

N'allez-vous pas aussi vous promener ensemble

Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?

Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble

Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?

Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,

Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,

Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,

Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?

De quoi te plains-tu donc ? L'immortelle espérance

S'est retrempée en toi sous la main du malheur.

Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,

Et détester un mal qui t'a rendu meilleur ?

Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle,

Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;

Plains-la ! c'est une femme, et Dieu t'a fait, près d'elle,

Deviner, en souffrant, le secret des heureux.

Sa tâche fut pénible ; elle t'aimait peut-être ;

Mais le destin voulait qu'elle brisât ton cœur.

Elle savait la vie, et te l'a fait connaître ;

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.

Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;

Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer.

Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge.

Quand tout l'aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

LE POÈTE

Tu dis vrai : la haine est impie,

Et c'est un frisson plein d'horreur

Quand cette vipère assoupie

Se déroule dans notre cœur.

Écoute-moi donc, ô déesse !

Et sois témoin de mon serment :

Par les yeux bleus de ma maîtresse,

Et par l'azur du firmament ;

Par cette étincelle brillante

Qui de Vénus porte le nom,

Et, comme une perle tremblante,

Scintille au loin sur l'horizon ;

Par la grandeur de la nature,

Par la bonté du Créateur,

Par la clarté tranquille et pure

De l'astre cher au voyageur.

Par les herbes de la prairie,

Par les forêts, par les prés verts,

Par la puissance de la vie,

Par la sève de l'univers,

Je te bannis de ma mémoire,

Reste d'un amour insensé,

Mystérieuse et sombre histoire

Qui dormiras dans le passé !

Et toi qui, jadis, d'une amie

Portas la forme et le doux nom,

L'instant suprême où je t'oublie

Doit être celui du pardon.

Pardonnons-nous ; - je romps le charme

Qui nous unissait devant Dieu.

Avec une dernière larme

Reçois un éternel adieu.

- Et maintenant, blonde rêveuse,

Maintenant, Muse, à nos amours !

Dis-moi quelque chanson joyeuse,

Comme au premier temps des beaux jours.

Déjà la pelouse embaumée

Sent les approches du matin ;

Viens éveiller ma bien-aimée,

Et cueillir les fleurs du jardin.

Viens voir la nature immortelle

Sortir des voiles du sommeil ;

Nous allons renaître avec elle

Au premier rayon du soleil !

A Mademoiselle ***

 

Oui, femmes, quoi qu'on puisse dire

Vous avez le fatal pouvoir

De nous jeter par un sourire

Dans l'ivresse ou le désespoir.

 

Oui, deux mots, le silence même,

Un regard distrait ou moqueur,

Peuvent donner à qui vous aime

Un coup de poignard dans le coeur.

 

Oui, votre orgueil doit être immense,

Car, grâce a notre lâcheté,

Rien n'égale votre puissance,

Sinon, votre fragilité.

 

Mais toute puissance sur terre

Meurt quand l'abus en est trop grand,

Et qui sait souffrir et se taire

S'éloigne de vous en pleurant.

 

Quel que soit le mal qu'il endure,

Son triste sort est le plus beau.

J'aime encor mieux notre torture

Que votre métier de bourreau.

 

Alfred DE MUSSET

A Pauline Garcia...

Sonnet

 

Non, quand bien même une amère souffrance

Dans ce cœur  mort pourrait se ranimer;

Non, quand bien même une fleur d'espérance

Sur mon chemin pourrait encor germer;

 

Quand la pudeur, la grâce et l'innocence

Viendraient en toi me plaindre et me charmer,

Non, chère enfant, si belle d'ignorance,

Je ne saurais, je n'oserais t'aimer.

 

Un jour pourtant il faudra qu'il te vienne,

L'instant suprême où l'univers n'est rien.

De mon respect alors qu'il te souvienne !

 

Tu trouveras, dans la joie ou la peine,

Ma triste main pour soutenir la tienne,

Mon triste cœur pour écouter le tien.

Impromptu

 

En réponse à la question : Qu'est-ce que la Poésie ?

 

Chasser tout souvenir et fixer sa pensée,

Sur un bel axe d'or la tenir balancée,

Incertaine, inquiète, immobile pourtant,

Peut-être éterniser le rêve d'un instant ;

Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;

Ecouter dans son coeur l'écho de son génie ;

Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;

D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard

Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme

Faire une perle d'une larme :

Du poète ici-bas voilà la passion,

Voilà son bien, sa vie et son ambition.

Adieu

 

Adieu ! je crois qu'en cette vie

Je ne te reverrai jamais.

Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ;

En te perdant je sens que je t'aimais.

 

Pas de pleurs, pas de plainte vaine.

Je sais respecter l'avenir.

Vienne la voile qui t'emmène,

En souriant je la verrai partir.

 

Tu t'en vas pleine d'espérance,

Avec orgueil tu reviendras ;

Mais ceux qui vont souffrir de ton absence,

Tu ne les reconnaîtras pas.

 

Adieu ! tu vas faire un beau rêve

Et t’enivrer d'un plaisir dangereux ;

Sur ton chemin l'étoile qui se lève

Longtemps encor éblouira tes yeux.

 

Un jour tu sentiras peut-être

Le prix d'un coeur qui nous comprend,

Le bien qu'on trouve à le connaître,

Et ce qu'on souffre en le perdant.

 

 

Alfred DE MUSSET

 

Composé pour le départ de Pauline Garcia, à Londres - 1840

Tristesse

 

J'ai perdu ma force et ma vie,

Et mes amis et ma gaieté;

J'ai perdu jusqu'à la fierté

Qui faisait croire à mon génie.

 

Quand j'ai connu la Vérité,

J'ai cru que c'était une amie ;

Quand je l'ai comprise et sentie,

J'en étais déjà dégoûté.

 

Et pourtant elle est éternelle,

Et ceux qui se sont passés d'elle

Ici-bas ont tout ignoré.

 

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde

Est d'avoir quelquefois pleuré.

Souvenir

 

J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir

En osant te revoir, place à jamais sacrée,

O la plus chère tombe et la plus ignorée

Où dorme un souvenir !

 

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,

Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,

Alors qu'une si douce et si vieille habitude

Me montrait ce chemin ?

 

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,

Et ces pas argentins sur le sable muet,

Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,

Où son bras m'enlaçait.

 

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,

Cette gorge profonde aux nonchalants détours,

Ces sauvages amis, dont l'antique murmure

A bercé mes beaux jours.

 

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,

Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Ne m'attendiez-vous pas ?

 

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,

Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !

Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé !

 

Je ne viens point jeter un regret inutile

Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur.

Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,

Et fier aussi mon coeur.

 

Que celui-là se livre à des plaintes amères,

Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.

Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières

Ne poussent point ici.

 

Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.

Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;

Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,

Et tu t'épanouis.

 

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,

Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :

Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie

Sort mon ancien amour.

 

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?

Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant ;

Et rien qu'en regardant cette vallée amie

Je redeviens enfant.

 

O puissance du temps ! ô légères années !

Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;

Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées

Vous ne marchez jamais.

 

Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice !

Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir

D'une telle blessure, et que sa cicatrice

Fût si douce à sentir.

 

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,

Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,

Que viennent étaler sur leurs amours passées

Ceux qui n'ont point aimé !

 

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère

Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ?

Quel chagrin t'a dicté cette parole amère,

Cette offense au malheur ?

 

En est-il donc moins vrai que la lumière existe,

Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit ?

Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,

Est-ce toi qui l'as dit ?

 

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire,

Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur.

Un souvenir heureux est peut-être sur terre

Plus vrai que le bonheur.

 

Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle

Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,

Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle

Ses regards éblouis ;

 

Dans ce passé perdu quand son âme se noie,

Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant,

Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie

N'est qu'un affreux tourment !

 

Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire,

Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,

Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire,

D'un éternel baiser !

 

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,

Et qui pourra jamais aimer la vérité,

S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine

Dont quelqu'un n'ait douté ?

 

Comment vivez-vous donc, étranges créatures ?

Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas ;

Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures

Ne vous dérangent pas ;

 

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène

Vers quelque monument d'un amour oublié,

Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine

Qu'il vous heurte le pied.

 

Et vous criez alors que la vie est un songe ;

Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,

Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge

Ne dure qu'un instant.

 

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie

A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas,

Ce fugitif instant fut toute votre vie ;

Ne le regrettez pas !

 

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,

Vos agitations dans la fange et le sang,

Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :

C'est là qu'est le néant !

 

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ?

Que demandent au ciel ces regrets inconstants

Que vous allez semant sur vos propres ruines,

A chaque pas du Temps ?

 

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,

Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,

Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main,

Que le vent nous l'enlève.

 

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments

Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,

Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents,

Sur un roc en poussière.

 

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère

Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,

Et des astres sans nom que leur propre lumière

Dévore incessamment.

 

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,

La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,

La source desséchée où vacillait l'image

De leurs traits oubliés ;

 

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,

Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir,

Ils croyaient échapper à cet être immobile

 

Qui regarde mourir !

Insensés ! dit le sage. Heureux dit le poète.

Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,

Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,

Si le vent te fait peur?

 

J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses

Que les feuilles des bois et l'écume des eaux,

Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses

Et le chant des oiseaux.

 

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres

Que Juliette morte au fond de son tombeau,

Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres

Porté par Roméo.

 

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,

Devenue elle-même un sépulcre blanchi,

Une tombe vivante où flottait la poussière

De notre mort chéri,

 

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,

Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !

C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde

Qui s'était effacé !

 

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,

Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.

Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire,

Et c'était une voix ;

 

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,

Ces regards adorés dans les miens confondus ;

Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage,

Et ne la trouvait plus.

 

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle,

Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,

Et j'aurais pu crier : " Qu'as-tu fait, infidèle,

Qu'as-tu fait du passé? "

 

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue

Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;

Et je laissai passer cette froide statue

En regardant les cieux.

 

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère

Que ce riant adieu d'un être inanimé.

Eh bien ! qu'importe encore ? O nature! ô ma mère !

En ai-je moins aimé?

 

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête :

Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché !

Comme le matelot brisé par la tempête,

Je m'y tiens attaché.

 

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent;

Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu'ils ensevelissent.

 

Je me dis seulement : " À cette heure, en ce lieu,

Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. "

J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,

Et je l'emporte à Dieu !

Le Rhin allemand

 

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand,

Il a tenu dans notre verre.

Un couplet qu'on s'en va chantant

Efface-t-il la trace altière

Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?

 

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Son sein porte une plaie ouverte,

Du jour où Condé triomphant

A déchiré sa robe verte.

Où le père a passé, passera bien l'enfant.

 

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Que faisaient vos vertus germaines,

Quand notre César tout-puissant

De son ombre couvrait vos plaines ?

Où donc est-il tombé, ce dernier ossement ?

 

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Si vous oubliez votre histoire,

Vos jeunes filles, sûrement,

Ont mieux gardé notre mémoire ;

Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

 

S'il est à vous, votre Rhin allemand,

Lavez-y donc votre livrée ;

Mais parlez-en moins fièrement.

Combien, au jour de la curée,

Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant ?

 

Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand ;

Que vos cathédrales gothiques

S'y reflètent modestement ;

Mais craignez que vos airs bachiques

Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

Rappelle-toi

Vergiss mein nicht

(paroles sur la musique de Mozart)

 

Rappelle-toi, quand l'Aurore craintive

Ouvre au Soleil son palais enchanté ;

Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive

Passe en rêvant sous son voile argenté ;

A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite,

Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite,

Ecoute au fond des bois

Murmurer une voix :

Rappelle-toi.

 

Rappelle-toi, lorsque les destinées

M'auront de toi pour jamais séparé,

Quand le chagrin, l'exil et les années

Auront flétri ce cœur désespéré ;

Songe à mon triste amour, songe à l'adieu suprême !

L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.

Tant que mon cœur  battra,

Toujours il te dira

Rappelle-toi.

 

Rappelle-toi, quand sous la froide terre

Mon cœur brisé pour toujours dormira ;

Rappelle-toi, quand la fleur solitaire

Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.

Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle

Reviendra près de toi comme une sœur fidèle.

Ecoute, dans la nuit,

Une voix qui gémit :

Rappelle-toi.

A

MON FRERE

REVENANT D'ITALIE

 

 

Ce poème s'adresse à Paul de Musset,

frère aîné du poète.

 

​​​​​

Ainsi, mon cher, tu t'en reviens

Du pays dont je me souviens

Comme d'un rêve,

De ces beaux lieux où l'oranger

Naquit pour nous dédommager

Du péché d'Ève.

 

Tu l'as vu, ce ciel enchanté

Qui montre avec tant de clarté

Le grand mystère ;

Si pur, qu'un soupir monte à Dieu

Plus librement qu'en aucun lieu

Qui soit sur terre.

 

Tu les as vus, les vieux manoirs

De cette ville aux palais noirs

Qui fut Florence,

Plus ennuyeuse que Milan

Où, du moins, quatre ou cinq fois l'an,

Cerrito danse.

 

Tu l'as vue, assise dans l'eau,

Portant gaiement son mezzaro,

La belle Gênes,

Le visage peint, l'oeil brillant,

Qui babille et joue en riant

Avec ses chaînes.

 

Tu l'as vu, cet antique port,

Où, dans son grand langage mort,

Le flot murmure,

Où Stendhal, cet esprit charmant,

Remplissait si dévotement

Sa sinécure.

 

Tu l'as vu, ce fantôme altier

Qui jadis eut le monde entier

Sous son empire.

César dans sa pourpre est tombé :

Dans un petit manteau d'abbé

Sa veuve expire.

 

Tu t'es bercé sur ce flot pur

Où Naples enchâsse dans l'azur

Sa mosaïque,

Oreiller des lazzaroni

Où sont nés le macaroni

Et la musique.

 

Qu'il soit rusé, simple ou moqueur,

N'est-ce pas qu'il nous laisse au cœur

Un charme étrange,

Ce peuple ami de la gaieté

Qui donnerait gloire et beauté

Pour une orange ?

 

Catane et Palerme t'ont plu.

Je n'en dis rien ; nous t'avons lu ;

Mais on t'accuse

D'avoir parlé bien tendrement,

Moins en voyageur qu'en amant,

De Syracuse.

 

Ils sont beaux, quand il fait beau temps,

Ces yeux presque mahométans

De la Sicile ;

Leur regard tranquille est ardent,

Et bien dire en y répondant

N'est pas facile.

 

Ils sont doux surtout quand, le soir,

Passe dans son domino noir

La toppatelle.

On peut l'aborder sans danger,

Et dire : " Je suis étranger,

Vous êtes belle. "

 

Ischia ! C'est là, qu'on a des yeux,

C'est là qu'un corsage amoureux

Serre la hanche.

Sur un bas rouge bien tiré

Brille, sous le jupon doré,

La mule blanche.

 

Pauvre Ischia ! bien des gens n'ont vu

Tes jeunes filles que pied nu

Dans la poussière.

On les endimanche à prix d'or ;

Mais ton pur soleil brille encor

Sur leur misère.

 

Quoi qu'il en soit, il est certain

Que l'on ne parle pas latin

Dans les Abruzzes,

Et que jamais un postillon

N'y sera l'enfant d'Apollon

 

Ni des neuf Muses.

 

Il est bizarre, assurément,

Que Minturnes soit justement

Près de Capoue.

Là tombèrent deux demi-dieux,

Tout barbouillés, l'un de vin vieux,

L'autre de boue.

 

Les brigands t'ont-ils arrêté

Sur le chemin tant redouté

De Terracine ?

Les as-tu vus dans les roseaux

Où le buffle aux larges naseaux

Dort et rumine ?

 

Hélas ! hélas ! tu n'as rien vu.

Ô (comme on dit) temps dépourvu

De poésie !

Ces grands chemins, sûrs nuit et jour,

Sont ennuyeux comme un amour

Sans jalousie.

 

Si tu t'es un peu détourné,

Tu t'es à coup sûr promené

Près de Ravenne,

Dans ce triste et charmant séjour

Où Byron noya dans l'amour

Toute sa haine.

 

C'est un pauvre petit cocher

Qui m'a mené sans accrocher

Jusqu'à Ferrare.

Je désire qu'il t'ait conduit.

Il n'eut pas peur, bien qu'il fît nuit ;

Le cas est rare.

 

Padoue est un fort bel endroit,

Où de très grands docteurs en droit

Ont fait merveille ;

Mais j'aime mieux la polenta

Qu'on mange aux bords de la Brenta

Sous une treille.

 

Sans doute tu l'as vue aussi,

Vivante encore, Dieu merci !

Malgré nos armes,

La pauvre vieille du Lido,

Nageant dans une goutte d'eau

Pleine de larmes.

 

Toits superbes ! froids monuments !

Linceul d'or sur des ossements !

Ci-gît Venise.

Là mon pauvre coeur est resté.

S'il doit m'en être rapporté,

Dieu le conduise !

 

Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé

Sur le chemin, sous un pavé,

Au fond d'un verre ?

Ou dans ce grand palais Nani ;

Dont tant de soleils ont jauni

La noble pierre ?

 

L'as-tu vu sur les fleurs des prés,

Ou sur les raisins empourprés

D'une tonnelle ?

Ou dans quelque frêle bateau.

Glissant à l'ombre et fendant l'eau

À tire-d'aile ?

 

L'as-tu trouvé tout en lambeaux

Sur la rive où sont les tombeaux ?

Il y doit être.

Je ne sais qui l'y cherchera,

Mais je crois bien qu'on ne pourra

L'y reconnaître.

 

Il était gai, jeune et hardi ;

Il se jetait en étourdi

À l'aventure.

Librement il respirait l'air,

Et parfois il se montrait fier

D'une blessure.

 

Il fut crédule, étant loyal,

Se défendant de croire au mal

Comme d'un crime.

Puis tout à coup il s'est fondu

Ainsi qu'un glacier suspendu

Sur un abîme...

 

Mais de quoi vais-je ici parler ?

Que ferais-je à me désoler,

Quand toi, cher frère,

Ces lieux où j'ai failli mourir,

Tu t'en viens de les parcourir

Pour te distraire ?

 

Tu rentres tranquille et content ;

Tu tailles ta plume en chantant

Une romance.

Tu rapportes dans notre nid

Cet espoir qui toujours finit

Et recommence.

 

Le retour fait aimer l'adieu ;

Nous nous asseyons près du feu,

Et tu nous contes

Tout ce que ton esprit a vu,

Plaisirs, dangers, et l'imprévu,

Et les mécomptes.

 

Et tout cela sans te fâcher,

Sans te plaindre, sans y toucher

Que pour en rire ;

Tu sais rendre grâce au bonheur,

Et tu te railles du malheur

Sans en médire.

 

Ami, ne t'en va plus si loin.

D'un peu d'aide j'ai grand besoin,

Quoi qu'il m'advienne.

Je ne sais où va mon chemin,

Mais je marche mieux quand ma main

Serre la tienne.

 

Alfred DE MUSSET

 

A noter pour l'anecdote : Georges BRASSENS a mis ce poème en musique. Sont empruntées à Alfred de MUSSET les strophes n°1, n°6, n°7, n°8, n°12, n°13, n°14, n°22, n°28, n°32, sauf erreur.

wpb300ad37_05_06.jpg

Sur trois marches de marbre rose

 

Sur trois marches de marbre rose

Depuis qu'Adam, ce cruel homme,

A perdu son fameux jardin,

Où sa femme, autour d'une pomme,

Gambadait sans vertugadin,

Je ne crois pas que sur la terre

Il soit un lieu d'arbres planté

Plus célébré, plus visité,

Mieux fait, plus joli, mieux hanté,

Mieux exercé dans l'art de plaire,

Plus examiné, plus vanté,

Plus décrit, plus lu, plus chanté,

Que l'ennuyeux parc de Versailles.

Ô dieux ! ô bergers ! ô rocailles !

Vieux Satyres, Termes grognons,

Vieux petits ifs en rangs d'oignons,

Ô bassins, quinconces, charmilles !

Boulingrins pleins de majesté,

Où les dimanches, tout l'été,

Bâillent tant d'honnêtes familles !

Fantômes d'empereurs romains,

Pâles nymphes inanimées

Qui tendez aux passants les mains,

Par des jets d'eau tout enrhumées !

Tourniquets d'aimables buissons,

Bosquets tondus où les fauvettes

Cherchent en pleurant leurs chansons,

Où les dieux font tant de façons

Pour vivre à sec dans leurs cuvettes !

Ô marronniers ! n'ayez pas peur ;

Que votre feuillage immobile,

Me sachant versificateur,

N'en demeure pas moins tranquille.

Non, j'en jure par Apollon

Et par tout le sacré vallon,

Par vous, Naïades ébréchées,

Sur trois cailloux si mal couchées,

Par vous, vieux maîtres de ballets,

Faunes dansant sur la verdure,

Par toi-même, auguste palais,

Qu'on n'habite plus qu'en peinture,

Par Neptune, sa fourche au poing,

Non, je ne vous décrirai point.

Je sais trop ce qui vous chagrine ;

De Phoebus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits

Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux,

Tant de ballades, de rondeaux,

Où l'on célébrait vos merveilles,

Vous ont assourdi les oreilles,

Et l'on voit bien que vous dormez

Pour avoir été trop rimés.

 

En ces lieux où l'ennui repose,

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais à quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami,

De ces marches de marbre rose,

En allant à la pièce d'eau

Du côté de l'Orangerie,

À gauche, en sortant du château ?

C'était par là, je le parie,

Que venait le roi sans pareil,

Le soir, au coucher du soleil,

Voir dans la forêt, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher

(Si toutefois en sa présence

Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous,

Le pied qui les aurait salies !

N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

- Avec quel charme est nuancée

Cette dalle à moitié cassée !

Voyez-vous ces veines d'azur,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies,

Dans la blancheur d'un marbre pur ?

Tel, dans le sein robuste et dur

De la Diane chasseresse,

Devait courir un sang divin ;

Telle, et plus froide, est une main

Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier

Que ces marches dont j'ai mémoire

Ne sont pas dans cet escalier

Toujours désert et plein de gloire,

Où ce roi, qui n'attendait pas,

Attendit un jour, pas à pas,

Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc,

Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique ?

D'autres que moi savent cela ;

Mais j'aime assez à le voir là,

Étant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ;

Je le crois volontiers cousin

De mes marches couleur de rose ;

Il les abrite avec fierté.

Ô mon Dieu ! dans si peu de chose

Que de grâce et que de beauté !

 

Dites-nous, marches gracieuses,

Les rois, les princes, les prélats,

Et les marquis à grands fracas,

Et les belles ambitieuses,

Dont vous avez compté les pas ;

Celles-là surtout, j'imagine,

En vous touchant ne pesaient pas.

Lorsque le velours ou l'hermine

Frôlaient vos contours délicats,

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan ?

Est-ce Hortense avec un roman,

Maintenon avec son bréviaire,

Ou Fontange avec son ruban ?

Beau marbre, as-tu vu la Vallière ?

De Parabère ou de Sabran

Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère

Le Régent même, après souper,

Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire,

Ce grand frondeur des préjugés,

Avocat des gens mal jugés,

Du Christ ce terrible adversaire,

Bedeau du temple de Cythère,

Présentant à la Pompadour

Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme à l'ermitage,

La rondelette Dubarry

Courir, en buvant du laitage,

Pieds nus, sur le gazon fleuri ?

Marches qui savez notre histoire,

Aux jours pompeux de votre gloire,

Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes,

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes,

Que de poudre sous ces berceaux,

Que de gens, sans compter les sots !

Règne auguste de la perruque,

Le bourgeois qui te méconnaît

Mérite sur sa plate nuque

D'avoir un éternel bonnet.

Et toi, siècle à l'humeur badine,

Siècle tout couvert d'amidon,

Ceux qui méprisent ta farine

Sont en horreur à Cupidon !...

Est-ce ton avis, marbre rose ?

Malgré moi, pourtant, je suppose

Que le hasard qui t'a mis là

Ne t'avait pas fait pour cela.

Aux pays où le soleil brille,

Près d'un temple grec ou latin,

Les beaux pieds d'une jeune fille,

Sentant la bruyère et le thym,

En te frappant de leurs sandales,

Auraient mieux réjoui tes dalles

Qu'une pantoufle de satin.

Est-ce d'ailleurs pour cet usage

Que la nature avait formé

Ton bloc jadis vierge et sauvage

Que le génie eût animé ?

Lorsque la pioche et la truelle

T'ont scellé dans ce parc boueux,

En t'y plantant malgré les dieux,

Mansard insultait Praxitèle.

Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir,

Il fallait en faire sortir

Quelque divinité nouvelle.

Quand sur toi leur scie a grincé,

Les tailleurs de pierre ont blessé

Quelque Vénus dormant encore,

Et la pourpre qui te colore

Te vient du sang qu'elle a versé.

 

Est-il donc vrai que toute chose

Puisse être ainsi foulée aux pieds,

Le rocher où l'aigle se pose,

Comme la feuille de la rose

Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?

Est-ce que la commune mère,

Une fois son oeuvre accompli,

Au hasard livre la matière,

Comme la pensée à l'oubli ?

Est-ce que la tourmente amère

Jette la perle au lapidaire

Pour qu'il l'écrase sans façon ?

Est-ce que l'absurde vulgaire

Peut tout déshonorer sur terre

Au gré d'un cuistre ou d'un maçon ?

 

Alfred DE MUSSET

 

         Voir la Statue de Musset à Neuilly…

Se voir le plus possible… (Sonnet)

 

Se voir le plus possible et s'aimer seulement,

Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,

Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge,

Vivre à deux et donner son cœur à tout moment.

 

Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge,

Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,

Et dans cette clarté respirer librement -

Ainsi respirait Laure et chantait son amant.

 

Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,

C'est vous, la tête en fleurs, qu'on croirait sans souci,

C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.

 

Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,

Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :

Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.

Sonnet au lecteur

 

Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,

Je te disais bonjour à la première page.

Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ;

En vérité, ce siècle est un mauvais moment.

 

Tout s'en va, les plaisirs et les mœurs d'un autre âge,

Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,

Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,

Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

 

La politique, hélas ! voilà notre misère.

Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.

Etre rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.

 

Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.

Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,

Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Ultima verba...

 

L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,

De tous les côtés sonne à mes oreilles,

Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,

Partout je la sens, partout je la vois.

 

Plus je me débats contre ma misère,

Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur ;

Et, dès que je veux faire un pas sur terre,

Je sens tout à coup s'arrêter mon coeur.

 

Ma force à lutter s'use et se prodigue.

Jusqu'à mon repos, tout est un combat ;

Et, comme un coursier brisé de fatigue,

Mon courage éteint chancelle et s'abat.

Napoléon

I

Oh ! d'ennemis sans foi grand vainqueur et bon hôte,

Dis-nous, dis-nous laquelle eut la voix la plus haute,

Ou bien de cette mer de peuples, de soldats,

Qui roulait à tes pieds vivante, et dans ses bras

 

Te prenait, comme fait d'un enfant sa nourrice ;

Ou de cette autre mer, éternel précipice,

Qui, brisant son flot morne au rocher d'un écueil,

Te vit vieux avant l'âge et ferma ton cercueil !

 

II

Napoléon ! ton nom est un cri dans l'histoire,

Un immortel écho réveillant l'avenir,

Et lui disant qu'il fallait de la Gloire

Encor se souvenir.

 

Au temps où tu parus on l'avait oubliée ;

La France s'inclinait sous l'infernal couteau,

Elle allait s'endormir quand tu l'as réveillée

Au pont d'Arcole agitant ton drapeau.

 

Elle comprit alors que ce vaste ossuaire

Qu'avaient fait en passant les exterminateurs,

Que ce hardi drapeau n'était pas un suaire

Et qu'il pouvait mener ailleurs !

 

Où donc ? A la mort, à la Gloire !

Ainsi disait Polyeucte mourant.

Sur le beau sein de la belle Victoire,

Ainsi mourut un guerrier expirant.

 

France, dont l'Aigle, amour de la Patrie,

Sur nos soldats planait du haut des cieux,

Ouvrant son aile ou sanglante ou meurtrie

Suivait partout ce jeune audacieux.

 

Adieu, temps immortels, les plus grands de l'histoire,

Vous les plus chers aux Muses de mémoire ;

Sur cette cendre que j'aimais

Il faut écrire "A tout jamais".

 

Tu sais qu'on t'aime et tu crois qu'on t'oublie,

Tombeau vivant de nos aïeux,

Terre où leur cendre, à peine ensevelie

S'arrose encor de larmes de nos yeux.

 

Alfred DE MUSSET

 

Poème issu des Poésies posthumes - sans date

Venise

 

Dans Venise la rouge,

Pas un bateau qui bouge,

Pas un pêcheur dans l'eau,

Pas un falot.

 

Seul, assis à la grève,

Le grand lion soulève,

Sur l'horizon serein,

Son pied d'airain.

 

Autour de lui, par groupes,

Navires et chaloupes,

Pareils à des hérons

Couchés en ronds,

 

Dorment sur l'eau qui fume,

Et croisent dans la brume,

En légers tourbillons,

Leurs pavillons.

 

La lune qui s'efface

Couvre son front qui passe

D'un nuage étoilé

Demi-voilé.

 

Ainsi, la dame abbesse

De Sainte-Croix rabaisse

Sa cape aux larges plis

Sur son surplis.

 

Et les palais antiques,

Et les graves portiques,

Et les blancs escaliers

Des chevaliers,

 

Et les ponts, et les rues,

Et les mornes statues,

Et le golfe mouvant

Qui tremble au vent,

 

Tout se tait, fors les gardes

Aux longues hallebardes,

Qui veillent aux créneaux

Des arsenaux.

 

Ah ! maintenant plus d'une

Attend, au clair de lune,

Quelque jeune muguet,

L'oreille au guet.

 

Pour le bal qu'on prépare,

Plus d'une qui se pare,

Met devant son miroir

Le masque noir.

 

Sur sa couche embaumée,

La Vanina pâmée

Presse encor son amant,

En s'endormant ;

 

Et Narcissa, la folle,

Au fond de sa gondole,

S'oublie en un festin

Jusqu'au matin.

 

Et qui, dans l'Italie,

N'a son grain de folie ?

Qui ne garde aux amours

Ses plus beaux jours ?

 

Laissons la vieille horloge,

Au palais du vieux doge,

Lui compter de ses nuits

Les longs ennuis.

 

Comptons plutôt, ma belle,

Sur ta bouche rebelle

Tant de baisers donnés...

Ou pardonnés.

 

Comptons plutôt tes charmes,

Comptons les douces larmes,

Qu'à nos yeux a coûté

La volupté !

Au Yung-Frau

 

Yung-Frau, le voyageur qui pourrait sur ta tête

S'arrêter, et poser le pied sur sa conquête,

Sentirait en son cœur un noble battement,

Quand son âme, au penchant de ta neige éternelle,

Pareille au jeune aiglon qui passe et lui tend l'aile,

Glisserait et fuirait sous le clair firmament.

 

Yung-Frau, je sais un cœur qui, comme toi, se cache.

Revêtu, comme toi, d'une robe sans tache,

Il est plus près de Dieu que tu ne l'es du ciel.

Ne t'étonne donc point, ô montagne sublime,

Si la première fois que j'en ai vu la cime,

J'ai cru le lieu trop haut pour être d'un mortel.

JungFrau.jpg

Merci à Laurent M.

A Ulric G.

 

Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme,

Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.

Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,

Comme un soldat vaincu brise ses javelots.

 

Ainsi, nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes

De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.

Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,

Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.

 

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme,

Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ;

Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,

Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

 

Alfred DE MUSSET

Premières Poésies

En savoir plus sur Ulric GUTTINGUER

© 2036 - Musset-immortel.com

bottom of page